Aujourd’hui, tout se déroule comme cela aurait dû se dérouler hier. Ann-Elyse est à l’heure. Hier, son retard m’a excédé. Son retard m’a exaspéré. J’ai piétiné devant la porte de la salle de bains pendant un quart d’heure et j’ai perdu ce quart d’heure sans pouvoir le rattraper. Ne comprend-elle pas que 15 minutes perdues sont, justement, perdues. Qu’on ne les retrouve jamais. Jamais : je suis sorti de la salle de bains avec un quart d’heure de retard, je me suis habillé avec un quart de retard, je suis parti de la maison pour me rendre au bureau avec un quart d’heure de retard, je suis sorti du métro avec un quart d’heure de retard.
Je déteste être en retard. Elle le sait, elle l’a toujours su. C’est pour ça qu’elle se dépêche d’habitude. Mais hier… Hier ! Etait-ce un hasard ? Le Hasard. Elle s’est réveillée en retard, s’est douché en retard et la suite, tu la connais. Enfin presque.
Ma fille, Ann-Elyse, a pris hier un quart d’heure de retard et je ne sais à quoi attribuer cela. À la chance, ou à la providence, ou à autre chose que j’ose à peine nommer.
Hier, j’étais en retard et aujourd’hui je suis un survivant.
Je suis arrivé au pied de l’immeuble un quart d’heure plus tard que d’ordinaire. J’étais devant l’ascenseur et j’ai appuyé sur le bouton avec ce quart d’heure de retard qui ne semblait vouloir s’effacer sous aucun prétexte.
J’aurais du être hier, comme tous les matins depuis 3 ans, avec mes collègues, au 102ème étage de la tour 1 à 8h30. Hier, 658 des personnes qui travaillaient pour Cantor Fitzgerald entre le 101ème étage et le 105ème étage étaient des collègues. Des collègues à l’heure. Aujourd’hui, ce sont des souvenirs, des regrets. Des cadavres.
J’ai appuyé sur le bouton de l’ascenseur à 8h45. L’avion s’est écrasé à 8h46 aux environs du 95ème étage. Après, je ne me souviens pas de tout. J’ai couru, j’ai suffoqué, j’ai marché, j’ai erré.
Le quart d’heure perdu hier m’a fait gagner des années. Je ne comprends pas pourquoi ce privilège m’a été accordé. Je sais qu’il eut été naturel que je sois le 659ème.
-----------------------------------------
Cette histoire est celle que m’a racontée Ricardo U., l’un de mes plus anciens amis, le 12 septembre 2001. Sa fille, Ann-Elyse, dont je suis le parrain, avait 13 ans cette année-là.
Il travaillait dans l’une des tours du World Trade Centre. Aujourd’hui encore, 5 ans après les attentats, il a du mal à parler de ce matin-là. Il a du mal à comprendre ce qui a fait qu’il n’était pas à son bureau à 8h30, comme tous les jours.
Certains diront que c'est le destin... mais il faut croire au concept... prendre en tout cas cela comme une deuxième chance !
Rédigé par : Benoit | 13 septembre 2006 à 18:43