Plantons le trépied en deux points différents et la même photo, naturellement, devient double.
LA GRANDE HISTOIRE COURTE
En 1956, Gamal Abdel Naser nationalisa le Canal de Suez. Le
monde était en mouvement et la région bouillonnait dans le chaudron turbulent
d’un avenir incertain.
La révolution de 52 avait apposé le point final de la
monarchie égyptienne et transformé les aspirations sociales et nationales en
une vague puissante qui déferlerait bientôt sur le Proche et le Moyen-Orient.
Le roi Farouk 1er se trouvait ensevelit à jamais par le souffle d’un
panarabisme qui demeurerait une ambition, un désir aussi impossibles
qu’illusoires.
M. Eden, Premier Ministre britannique, lançait à tue-tête
des invectives péremptoires au « Mussolini du Nil », préparant en
coulisses les accords de Sèvres avec la France et Israël dans le but d’organiser
la guerre et de régler par anticipation l’après guerre. « L’Opération
Mousquetaire » devait lancer les troupes franco-britanniques à l’assaut de
Port-Saïd afin de contrôler le Canal. La guerre se prépara dans le silence retentissant
des cabinets ministériels, les intrigues succédèrent aux menaces et les bruits
de canons aux ultimatums.
La guerre qui eu lieu restera dans les ouvrages et les
mémoires sous le nom de Guerre de Suez. Elle se déroula entre le 29 octobre et
le 15 novembre lorsque, pour la 1ère fois de leur histoire, les
Casques Bleus s’interposèrent.
En représailles, l’Egypte décida d’expulser les
ressortissants français, britanniques et tous les juifs du pays. Les biens de ces futurs exilés furent confisqués et ils ne purent emporter avec eux que
l’équivalent de quelques centaines de francs.
LA PETITE HISTOIRE COURTE

En 1956, Gamal Abdel
Naser nationalisa le Canal de Suez.
Maurice ne s’était guère soucié de ce qui se préparait. Il
se demanderait des années plus tard, avec une incrédulité proche de l’effarement,
comment se put-il que la conscience politique lui fit tant défaut.
La révolution de 52
avait apposé le point final de la monarchie égyptienne et Maurice se souvint
très clairement de ce jour de juillet où les rues avaient été interdites à la
circulation, où ses parents, pris de panique comme tous les parents, lui
avaient interdit formellement de se rendre à l’anniversaire de son amie.
Les accords de Sèvres sonnaient
déjà le glas des soirées que Maurice passait avec ses amis à la terrasse des
cafés, des dimanches après-midi au cinéma Rialto, des week-end occasionnels à
Alexandrie, de son adolescence, de sa jeunesse.
L'Egypte décida d’expulser les
ressortissants français, britanniques et tous les juifs du pays et Maurice, avec son père et ses
oncles, quitta le pays qui l'avait vu naître comme on le lui avait ordonné : en catastrophe,
sans meuble, sans argent, sans possession, sans presque aucun vêtements que
ceux qu’il avait sur lui, sans bijoux, sans photo et sans objet susceptible
d’entretenir le souvenir de son enfance. Il eut 24 heures pour rassembler les
quelques riens qu’il fut autorisé à emporter. Quant aux siècles de souvenirs et
à la mémoire des racines, il ne se trouva personne pour tout emballer parmi les
milliers qui furent expulsés avec lui : les anglais, les français et les juifs qui avaient
formé, à force de temps, le riche tissu d’une société et d’une communauté.
La famille de Maurice partit aux quatre vents bâtir des vies
ailleurs : en France, au Canada, au Brésil, en Angleterre, aux Etats-Unis,
dans les recoins du monde.
En 2006, à l’occasion de la commémoration des
« Evénements de Suez » et des expulsions qui suivirent, Maurice
retrouva quelques amis avec qui il avait gardé le contact et d’autres qu’il
n’avait pas croisés depuis des années, parfois des décennies. Ils évoquèrent
leur jeunesse enfouie sous le poids, justement, des « événements » et
échangèrent quelques pièces reliquaires qui avaient traversé la mer et qui
demeuraient, du haut de leur 50 années, un lien ténu avec leur passé : un
vieux bulletin scolaire, un acte de naissance, un passeport, le menu d’un
restaurant.
Il y avait de la joie et des éclats de voix, quelques
chansons, des histoires contredites maintes fois par l’un et racontées de
nouveau par un autre, différemment, bien sûr, mais dans tout cela il n’y avait pas
d’amertume.
Il ne subsistait, pour Maurice, qu’un seul regret suffisamment
tenace pour avoir traversé toutes ces années, celui de n’avoir pas une seule photo
de sa mère, décédée avant son départ. « Qu’il est difficile parfois de me
rappeler son visage » avait-il dit à ceux qui avaient partagé son périple, familiers ou inconnus. « Ta
mère, mais c’était mon institutrice. Mme Acher. Bien sûr que je m’en souviens,
lui dit Albert. Regarde, elle est là sur la photo de classe, c’est la seule que
j’avais avec moi en partant. »
Pour la première fois, Maurice versa une larme sur son
passé.